La philosophie sous ses masques
Jacques Roux
S’il est une discipline intellectuelle susceptible de se parer de tous les masques, c’est bien la philosophie. Pour les uns elle est une porte ouverte sur le savoir, la liberté, le bonheur même, pour les autres, aussi proches fussent-ils des précédents, ce n’est que poudre aux yeux, complexité prétentieuse. Nous sommes bien loin du consensus qui peut entourer les mathématiques par exemple. On les détestera, on s’insurgera contre la place prépondérante qu’elles prennent dans l’architecture des sciences comme dans notre quotidien, mais on ne discutera ni le sérieux de leurs méthodologies, ni la nécessité qui s’impose à nous de faire appel à elles en toutes circonstances. Étrange, quand on sait que les mathématiques étaient dans l’antiquité grecque partie intégrante de ce qu’on avait appris à nommer « philo_sophie » : l’amour (le besoin, le désir) du savoir et de la sagesse. « Que nul n’entre ici, s’il n’est géomètre » , maxime platonicienne révélatrice de ce que pouvait être son enseignement. Les principes et la nature des travaux mathématiques servent en effet de modèles et de règles impératives au développement de la réflexion. Et la géométrie, avec son lien à l’espace, symbolise en quelque sorte le déploiement, nécessairement logique, cohérent, et harmonieux, de toute pensée, qu’elle essaie de comprendre mieux le monde, la vie, ou de les régenter, par des impératifs moraux.
Nous sommes aujourd’hui bien loin de l’Académie de Platon ou du Lycée d’Aristote, mais malgré l’ambiguïté de son image publique, les rayons des libraires ne désemplissent pas de titres produits par des auteurs qui n’hésitent pas à se parer du titre de « philosophes » (y compris lorsqu’ils pérorent à la télévision, version actuelle des anciennes agora), et un peu partout naissent des réunions épisodiques, mensuelles, hebdomadaires, nommées « Ateliers philo ». Ce sont des signes ; même moquée, incomprise, la philosophie séduit encore. Cherchons ensemble à comprendre ce qui n’est, peut-être, qu’un paradoxe de surface.








